Album Review
Le dessin de pochette du 33 tours est une chanson en soi. Illustration encadrée, qui évoque une photo ancienne, mais que l’on aurait colorée à gros traits. Sous un gros arbre entouré par un grand champ de hautes herbes se profile une jeune femme qui pourrait être une fermière, mais qu’une guitare acoustique tenue par le haut du manche identifie : c’est Julie Aubé. Rurale, comme le titre l’indique.
On dirait qu’elle vient de chanter, juste avant de prendre la pose. Chanter quoi ? Les onze airs country-folk de ce troisième album solo (le quatrième en incluant le minialbum Boiling Over) s’y prêtent, Femme autant que Ce que mon cœur pense ou Let Me Be (With my Heartbreak), mais peut-être encore plus certainement J’suis bien : « J’vas pas au gym / J’mets des vieux souliers / Pour marcher dans le pré ». Ou alors Nouveau-Brunswick, rapport au semblant de dessin d’antan de la pochette : « T’es la chambre dans l’attique / Qu’on a oubliée / Pleine de trésors, familiale / Les couvertes ta grand-mère a piquées / T’es souvent rempli d’instruments de musique / T’es vieux comme le temps / Toi, le Nouveau-Brunswick ».
Bel hommage, quasiment un hymne national pour la province des Acadiens. C’est ça, l’idée ? À la cafétéria de Radio-Canada où la rencontre avec Le Devoir a lieu, c’est ce qu’on demande d’abord à « l’artiste multidisciplinaire de Memracook » (c’est la description officielle sur sa page Web, vu qu’elle crée autant des vêtements que des chansons).
« Ça a adonné que j’ai passé ma lune de miel pendant le week-end de la fête du Nouveau-Brunswick, sans le faire exprès. Mon mari [le musicien Philippe Billeaudeaux] vient de Louisiane, et pour lui, c’était vraiment excitant de découvrir l’Acadie, de comprendre tous les liens avec la culture cajun. Je l’ai emmené sur la place du Nouveau-Brunswick, et au moment de rentrer dans le parc national Fundy, le monsieur à la guérite nous a dit que c’était gratuit le jour de la fête du Nouveau-Brunswick. Ça a tout étonné mon mari. Moi, j’avais pas pensé à ça, on célèbre pas tellement ça, en Acadie. Nous autres, c’est plus le 15 août, la fête des Acadiens. C’était tranquille dans le parc : Phil en revenait pas. Il me disait : “En Louisiane, ça serait le party partout !” Curieux comme il est, il a voulu savoir s’il y avait une chanson sur le Nouveau-Brunswick. On a cherché, on n’en a pas trouvé. Ça m’a trotté dans la tête. No wonder qu’on est l’underdog du Canada. Me semble qu’on mérite une chanson, je me suis dit. Alors, j’en ai écrit une. » Simple de même. « Comme tes marées magnifiques / T’es chaud pis t’es froid / Mais tu restes authentique ». On imagine comment une telle chanson pourrait faire son chemin, être reprise mille fois, être officialisée. « Ça serait fou ! Mais ça aurait du sens. Je voulais pas une chanson de party acadien. Au Nouveau-Brunswick, même Acadienne, je peux apprécier tout le côté écossais, irlandais. C’est une culture riche. »
Rurale est, à tous égards, un album d’appartenance. À ce pays, à ses gens, à leurs amours, à leur solidarité, à leurs bons et mauvais côtés, à leurs aventures. La chanson d’ouverture, Femme, peut s’adresser aux femmes de la famille de Julie et à toutes celles qui font le « monde virer rond » dans l’anonymat planétaire : « Tu fais l’amour / Tu fais la magie / Tu donnes espoir / C’est juste un autre lundi dans l’ombre de la gloire ». Julie a placé les chansons dans l’ordre de la distance parcourue, par la progression des sentiments et par les chemins : « Je commence par la femme qui donne la vie, et puis il y a la famille, le monde dans ma rue, et ça s’étend au Nouveau-Brunswick, et puis, dans La grosse misère, ça parle de l’ennui qu’on peut vivre quand on parcourt de grandes distances en tournée, comme je fais avec mes sœurs de musique des Hay Babies. »
« Je commence par la femme qui donne la vie, et puis il y a la famille, le monde dans ma rue, et ça s’étend au Nouveau-Brunswick, et puis, dans La grosse misère, ça parle de l’ennui qu’on peut vivre quand on parcourt de grandes distances en tournée, comme je fais avec mes sœurs de musique des Hay Babies. »
Julie Aubé
À la différence des albums précédents, qui s’épivardaient jusqu’à la psychédélie et remontaient le temps jusqu’aux années 1960, Rurale sème une espèce de country qui repousse et fleurit tous les printemps. On pense à la Bobbie Gentry d’Ode to Billie Joe autant qu’à la Taylor Swift première époque : « On peut inclure même les field recordings du début du XXe siècle. J’appelle tout ça de l’americana, que je mélange avec de l’acadiana, toutes les formes de country de base. » Riff presque rock pour Ce que mon cœur pense, combo accordéon-violon pour Let Me Be (With my Heartbreak), violon de valse pour Mes yeux sont bleus (bleu au sens de la tristesse dans le mot anglais blue), joyeux country shuffle pour Tupperware, quasi rockabilly pour Chaudron. « Ça vient tout de la même place à l’origine, constate la compositrice au bout de la nomenclature des genres : les champs, les villages, la ruralité. »
On pourrait dire, les motifs qui entourent le dos de la pochette le montrent bien, que Rurale est une courtepointe : comme ses créations de vêtements, ça se coud par petits morceaux bigarrés qui doivent être assemblés pour nous habiller. Tout importe. Le plus bel exemple est le garagiste Paul Boudreau, toujours là pour que ça roule. Une chanson porte désormais son nom de famille : « Il peut prendre soin de ton char / Pis il peut prendre soin de toi itou ». Julie ajoute : « C’est pas un personnage, c’est une vraie personne. Parmi les mécaniciens de mon coin, c’est comme notre héros. S’il n’était pas là, les Hay Babies n’auraient jamais pu se rendre aussi loin. Et moi non plus. Il méritait sa chanson. » Comme le Nouveau-Brunswick.
Interview
Julie Aubé, une des trois membres de l’excellent groupe acadien Les Hay Babies (lauréat des Francouvertes en 2013, on le rappelle!), lancera vendredi son troisième album, Rurale, premier en quatre ans. Entrevue avec l’artiste de Memramcook de plus en plus attachée au patrimoine acadien, qui a « arrêté de courir après un son particulier, quand elle a finalement compris que c’était déjà le sien ».
« J’ai arrêté d’essayer de prouver que je peux faire du rock, que je peux jouer de la guitare électrique, que ça peut être psychédélique. On dirait que j’ai eu la chance d’aller explorer tout ça avec différents albums, avec les Hay Babies. Rendu à Rurale, j’ai juste accepté que moi, dans le fond, ce que j’aime le plus, c’est le country, puis le folk. »
Julie Aubé s’est découvert ces dernières années une passion, et même un lien très fort avec une autre vaillante communauté francophone d’Amérique du Nord qui résiste à l’envahisseur : la Louisiane. L’album Tintamarre des Hay Babies, leur dernier en date, a justement été composé dans cette charmante région du sud des États-Unis, qui dégage une joie de vivre et une couleur que l’on ne retrouve pas ailleurs au pays. C’est quand même de là qu’est originaire la grande tradition du Carnaval, ne l’oublions pas!
« [On retrouve en Louisiane] la joie de vivre, le laisser-aller, dit Julie Aubé. Il n’y a pas vraiment de gêne, on rencontre des gens, puis on veut les connaître, on veut les amener à avoir du fun! C’est pas très compliqué socialement. Et je trouve que l’Acadie a ça aussi. »
* Julie Aubé lors d’un spectacle avec les Hay Babies au FEQ, en 2024. Photo par Maude Bond.
C’est justement en Louisiane qu’Aubé aura trouvé l’amour : en résidence de création, elle a fait la connaissance du Lafayettois Philippe Billeaudeaux, devenu son mari, qui réalise Rurale à ses côtés. Naturellement, son album à paraître parle de son amour pour le musicien cajun… mais aussi de son amour pour sa communauté! Son mode de vie, si différent du mode de vie citadin que nous connaissons nous, Montréalais stressés par les klaxons des voitures et la pollution.
« Quand tu grandis dans ce genre de milieu rural, des fois, ça te gêne de venir d’un petit village, avoue-t-elle. À 33 ans, après avoir voyagé, après avoir vu comment les gens vivent à Montréal, comment ils vivent en France, comment ils vivent dans mon petit village, j’ai justement une appréciation pour ces gens-là, qui choisissent de s’installer sur une ferme et de travailler à la gas station à côté, poursuit l’Acadienne. Rurale, c’est comme une façon de célébrer ces communautés-là, puis de dire “c’est pas parce qu’il y a des champs vides que c’est un manque de progrès”. C’est une autre sorte de vie, puis il faut en être fier aussi. »
Julie Aubé écrit des chansons comme les Acadiens parlent, sans tenter d’aseptiser des termes dans un français international qui ne leur ressemble pas. Une découverte a complètement changé sa façon d’envisager l’écriture des paroles : Guy Arsenault, auteur du recueil Acadie Rock, qui nous a malheureusement quittés trop tôt.
« Sa poésie est super chiac. C’est très, très, très acadien! s’exclame-t-elle. Puis, c’est la première fois que j’ai lu le parler acadien dans un livre. Ça a fait de quoi dans ma brain. Je me suis dit ”attends une minute, on a le droit de l’écrire?” À l’école, on se faisait dire que c’est mauvais, que c’était wrong, que ça n’existe pas, qu’on invente [cette langue], poursuit Julie Aubé. [Et au contraire], il faut avoir de la représentation. J’ai envie, pas de la démystifier, mais de rendre la poésie plus accessible pour des gens comme moi, d’autres jeunes Acadiens qui ont grandi là-bas, pour qu’ils pensent qu’il y a de la poésie qui leur ressemble. »
Un discours qui renvoie directement à ce qu’ont vécu les Québécois dans les années 50 et 60, quand Michel Tremblay a commencé à écrire comme les populations francophones plus pauvres s’exprimaient, et non dans un français standardisé pourtant mieux vu.
Rurale a été enregistré au studio La Grosse Rose de Tantramar, près du village de Memramcook, tenu par le couple Mico Roy (Les Hôtesses d’Hilaire) et Katrine Noël, une autre membre des Hay Babies. L’artiste acadien Thomé Young, avec qui nous nous étions entretenus à la fin de l’année 2025, et le groupe de zydeco Winston Band sont justement eux aussi allés enregistrer leurs chansons là-bas dans la dernière année. Tantramar, en voie de devenir le Liverpool canadien?
« C’est pas parce qu’on a un manque de ressources, mais il y a très peu de personnes de l’industrie en Acadie, très peu de studios, très peu de tout, finalement. Entre nous autres, on finit par s’arranger, faire des albums, faire des shows, faire des bands, lance Julie Aubé. Mico et Katrine, leur studio, je trouverais ça très cool c’est que ça crée un son, puis que les gens puissent l’identifier. “Ah, ça c’est le sud du Nouveau-Brunswick, ça, c’est le son de la Grosse Rose!” »
Tissé serré, c’est de cette manière que l’on crée une scène durable, solidaire, mais surtout, effectivement distinctive.
Pour entendre la poésie acadienne de Julie Aubé sur un fond folk et country, qui nous raconte la vie de tous les jours, les objets familiers qu’on traîne toute une vie ou la beauté du Nouveau-Brunswick, il faudra attendre au vendredi 8 mai. L’artiste lancera néanmoins ce soir son album à La Cale, pub zéro déchet sur la rue Saint-Hubert, dans une formule 5 à 7.
Interview
Dans le nouvel album solo de Julie Aubé, membre émérite du trio acadien Les Hay Babies, ça parle d’être plus mêlé que son tiroir de Tupperware, des fameuses coques frites de Cocagne et d’un certain Boudreau, le gars à aller voir quand t’as du trouble avec ton char.
Le bien nommé Rurale, qui sort cette fin de semaine, se présente autant comme un hommage au Nouveau-Brunswick que chérit tant Julie Aubé que comme une ode aux petites choses du quotidien.
D’ailleurs, n’allez surtout pas dire à la musicienne trentenaire que puiser son inspiration dans une cuisine, c’est pas du grand art.
« Que tu écrives sur le quotidien ou au troisième degré, il n’y a pas une forme d’art plus valide que l’autre », dit celle qui se braque quand elle entend que c’est banal ou que tout le monde peut faire ça.
« Tout le monde peut écrire une chanson sur une soupe à l’oignon ? Je suis en désaccord. Un artiste comme John Prine va prendre toutes les bébelles et les statuettes qu’il y a sur la tablette de sa grand-mère et s’en inspirer pour écrire une chanson à déchirer le cœur. C’est un défi de trouver une façon de mettre de la poésie dans les affaires qu’on trouve plates. C’est un défi que j’aime et que j’accepte », déclare l’artiste de Memramcook.
Musicalement, elle est allée chercher son inspiration en Louisiane, où réside son mari – et coréalisateur, guitariste, bassiste et cocompositeur – Philippe Billeaudeaux.
« J’ai découvert beaucoup de genres musicaux que je ne connaissais pas. Son influence a élargi mon amour pour le country, le folk et la musique roots », raconte-t-elle.
Vous n’aurez donc pas la berlue si vous flairez un parfum cajun en écoutant Rurale. « J’ai même eu la chance d’enregistrer avec des musiciens là-bas pour lui donner la véritable saveur. »
En mariant ces influences avec le country acadien, Julie Aubé concocte une musique qui se distingue de celle qu’elle crée avec ses amies Viviane et Katrine des Hay Babies.
« Entre nous trois, je suis vraiment celle qui écoute le plus d’americana, de country et de folk américain. Faire un album solo me permet de ne pas me soucier que Viviane préfère un côté plus rock, par exemple. »
Même si elle passe du temps en Louisiane et à Montréal, Julie Aubé retourne toujours dans son village à Memramcook. Elle adore son coin de pays, comme elle le chante avec éloquence dans la chanson qui s’intitule... Nouveau-Brunswick.
Extrait : « T’es une fleur sauvage du mois de juillet. T’es une plage rocheuse qu’on garde secret. Comme une grande famille, y’en a quelques-uns qui nous quittent, mais y reviennent tout l’temps vers le Nouveau-Brunswick. Mon cœur est content au Nouveau-Brunswick. »
« On voit souvent des blagues sur internet qui disent qu’au Nouveau-Brunswick, il n’y a rien, c’est la pauvreté, tout ne va pas super bien. Je voyage beaucoup avec les Hay Babies, je vois d’autres places et quand je reviens, je me dis crisse que c’est beau Memramcook ! Et Moncton, c’est intéressant. Tu finis par tomber en amour avec ton propre coin. Ça prend juste l’effort de le revisiter, de t’impliquer et de voir le beau. »
Interview
Interview
Julie Aubé a joué le rôle de programmatrice musicale à l’émission au cours des derniers jours. Dans sa sélection, celle qui s’est fait connaître comme membre du trio Les Hay Babies a notamment choisi la chanson La gang arrive, interprétée par 1775, un groupe acadien qui a eu une importance capitale lorsqu’elle commençait à écrire ses propres textes.
« Si j’ai la confiance de parler et de faire de la musique dans mon français, c’est à cause d’eux autres. »
— Une citation de Julie Aubé, à propos du groupe 1775
L’autrice-compositrice-interprète mentionne que c’est après avoir écouté les œuvres de 1775, qui ont bercé sa jeunesse, qu’elle a eu la confiance de s’exprimer en chiac dans ses chansons.
Au cours de l’entretien, Julie Aubé raconte un moment sur scène partagé avec les membres de ce groupe lors d’une occasion toute spéciale.